340ème Régiment d'Infanterie

Sommaire :

I) Extrait de l'historique du 340ème Régiment d'Infanterie

II) Témoignage d'Henri Bernet, publié sous le titre "Ma campagne d'Italie" dans l'Almanach du combattant, 1970, pp-65-67

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I) Extrait de l'historique du 340ème Régiment d'Infanterie

Les nouvelles du front italien sont mauvaises : l'offensive allemande s'est déclenchée avec une rare violence, l'avance est très rapide et déjà les divisions teutonnes déferlent dans les plaines italiennes ; l'envoi de renforts franco-anglais est décidé et la 64e division est désignée pour en faire partie. Le 340e embarque à Mailly le 28 octobre à destination de l'Italie.


Le voyage est magnifique : aux horizons brumeux de la Champagne succèdent la riante vallée du Rhône puis la Côte d'Azur. Sitôt la frontière franchie ce sont des ovations enthousiastes : l'Italie anxieuse retrouve avec joie les soldats de sa soeur latine ; elle les reçoit comme de vrais frères d'armes et admire respectueusement « ces uniformes bleus qui viennent de Verdun ». Le régiment débarque le 1er novembre à Lonato. Cependant la bataille se poursuit et on craint une poussée nouvelle dans le Trentin : la division se concentre à l'ouest du lac de Garde et y reste en réserve jusqu'au 12 novembre.


Le péril semble écarté ; le front s'est stabilisé dans le Trentin et dans la haute Vénétie, la ligne s'est fixée sur le Piave. Les troupes françaises se dirigent vers ce fleuve par étapes. Le 340e organise défensivement une ligne passant par Vicence ; il cantonne dans les faubourgs de cette ville et dans les villages environnants. En décembre, il est mis en position d'attente dans un groupe d'agglomérations au sud de Bassano. Cette ville tient le débouché de la vallée de la Brenta dans la plaine ; les combats se poursuivent sur le plateau d' Asiago et motivent d'importants travaux de défense pour barrer la vallée. Le régiment y participe jusqu'au 10 janvier.


Cependant, les chasseurs de la 46e division ont mené une brillante attaque sur le mont Tomba et ses contreforts est. Le régiment prend le secteur le 11 janvier et l'organise. Il occupe exactement le mont Mont Fenera, à 900 mètres d'altitude ; c'est un secteur d'un genre nouveau : vers l'avant, la conque d'Alano di Piave, vaste dépression occupée vaguement par les Autrichiens ; à gauche, l'énorme massif du Grappa avec ses neiges noircies de trous d' obus ; à droite , dans un couloir étroit, le Piave qui, débouchant dans la plaine, s'y étend mollement ; vers l'arrière, l'immense plaine lombardo-vénitienne toute émaillée de gracieux villages, au fond de laquelle on devine, à travers une brume légère, Venise et l'Adriatique.


C'est d'ailleurs une phase reposante de la guerre ; l'ennemi est peu actif et ne paraît guère se soucier de se battre avec des Français. Le 21 janvier, un coup de main vivement mené par le groupe franc du régiment va cueillir quelques Autrichiens près du village de Fener, à plus d'un kilomètre en avant de nos lignes.


Relevé le 4 février, le 340e se déplace par étapes vers la région de Schio. Le 13 février, il cantonne en position de réserve d'armée à San Vito di Legguzzano. C'est une excellente période de repos ; le pays et ses habitants sont charmants, les libations sont peu onéreuses, chacun commence à articuler quelques phrases d'italien et les colloques sur le pas des portes entre les poilus du 340e et les « Signorine » sont empreintes de la plus touchante cordialité.


Le 19 mars, le régiment fait mouvement par étapes jusqu'aux environs de Vérone. Une heure grave vient de sonner en France ; l'offensive allemande bat son plein et avance à grands pas. Le 340e doit reprendre sa place sur le front français : il embarque le 28 mars à Vérone et personne ne quitte le sol italien sans emporter au coeur un souvenir ineffaçable de ce délicieux épisode de la guerre.

 

 

II) Témoignage d'Henri Bernet, publié sous le titre "Ma campagne d'Italie" dans l'Almanach du combattant, 1970, pp-65-67

Après plusieurs mois passés dans le secteur Vauquois, Bois de Cheppy, Avocourt, notre régiment (le 340e de Grenoble) fut, à fin septembre 1917, mis au grand repos au Camp de Saint-Ouen. Revues, travaux peu pénibles alternaient ; quelques représentations du Théâtre aux Armées ; envoi en permission de gros paquets de soldats, tout ce qu'il faut pour être heureux après des mois de tranchées, de boue, de poux et autres agréments.

Un après-midi des derniers jours d'octobre, grand branle-bas. D'après les tuyaux des cuisines, Pétain allait attaquer en Champagne et notre Division, disponible, toute désignée pour participer aux opérations. Mais le capitaine Aubert qui commandait notre compagnie nous laissa•. entendre que c'était un autre secteur qui nous attendait. En fait, ayant. quitté Saint-Ouen, nous couchions, le soir, à Trouan-le-Grand, le lendemain à Mailly-le-Camp, ayant eu la pluie pour compagne fidèle au cours de ces déplacements.

Le 28 octobre, à la nuit tombante, nous embarquions dans les confortables wagons mis à notre disposition, « 40 hommes », avec leur barda, qui nous permettait d'avoir pour oreiller le sac mollet des chargeurs de F.M., les F.M. dans les côtes et les reins meurtris par les cartouchières en demi-lune. On se casait tout de même, tant bien que mal, s'arrangeant pour n'avoir pas le godillot d'un copain dans la figure ou ses genoux dans le ventre. La fatigue aidant, on s'endormit et notre étonnement fut grand quand, le lendemain, nous nous éveillâmes du côté de Dijon. Il faisait beau, le train allait son bonhomme de chemin ; des camarades, la portière ouverte, assis, jambes pendantes, lançaient aux femmes et aux filles travaillant dans les champs, sourires, baisers et plaisanteries que le vent emportait.

Les Lyonnais, qui avaient revu leurs collines en longeant la Saône•s'en éloignèrent mélancoliquement, de même que les copains de l'Isère, de la Drôme ou de l'Ardèche qui virent défiler devant eux leurs montagnes, leurs champs et leurs villages. Avignon resta insensible derrière ses remparts et les Marseillais eurent le chagrin de voir le train contourner la ville où ils se seraient volontiers arrêtés. Le train, dédaigneux de ces regrets, poursuivit sa route et, par un temps magnifique, nous longeâmes les plages où des commerçants avisés, en quelques lieux où les convois s'arrêtaient et, sur des feux en plein air, faisaient sauter des crêpes que nous dégustions avec plaisir, car les conserves, à la fin...

A Vintimille, nous n'avions plus aucun doute sur notre destination. A Gênes, nous arrivâmes dans les faubourgs sur le coup de midi ; la voie surplombait les rues, le train allait lentement ; les ouvriers sortaient des usines ; l'un d'eux, muni d'un piston, joua la Marseillaise. En direction de Venise, nous vîmes Pontedecimo, et Padoue, mais, à Mestre ; nous revînmes sur nos pas, traversant de beaux pays qui nous ravissaient, nous qui n'avions vu, pendant des mois, que des lieux dépourvus d'aménité. Aux fenêtres des maisons où s'agitait au vent de la lingerie, des femmes nous saluaient amicalement, nous envoyant des baisers, ce qui contrastait quelque peu avec le spectacle de convois allant en sens inverse, emportant des groupes de femmes et d'enfants malheureux, porteurs d'un misérable baluchon, souvent, hélas ! accompagnés de soldats s'éloignant du front.

Nous nous endormîmes pour la cinquième nuit de notre voyage, les reins et les genoux de plus en plus douloureux ; pouvions-nous nous plaindre? Au petit jour, le train s'arrêta enfin, tout le monde descendit. C'était Peschiera, au sud du lac de Garde. Notre arrivée y avait été annoncée pour la veille, jour de la Toussaint, mais le crochet par Mestre l'avait-retardée ; les autorités qui devaient nous accueillir étaient allées se coucher. Subsistaient les guirlandes, les feuillages, les banderoles nous souhaitant la bienvenue. Et ce furent, désormais, des marches et des contre-marches à travers cette magnifique région où tout nous étonnait et nous séduisait : sites, habitants. Nous traversions des villes et des bourgs, musique en tête, drapeau déployé, pour redonner un peu d'espoir et d' « héroïsme au cœur des citadins » et aussi des soldats, durement secoués par le revers de Caporetto. Partout nous étions accueillis par des applaudissements et des cris de Viva la Francia, mots qu'on voyait aussi écrits sur les murs et, le soir, quand nous entrions dans les cafés nous trinquions avec nos alliés italiens et anglais (des brigades anglaises avaient été envoyées aussi avec nos divisions), nous entendions la Marseillaise et le God save the King.

Après Peschiera, ce furent, toujours sur le lac de Garde, Desenzano ; Mocasina, puis, revenant sur nos pas, Castelnuovo, Pescantina au bord de l'Adige (« Vers l'Adige et le Pô, je vins des bords du Rhône »), toutes villes charmantes par leur site, leurs beaux monuments, leurs hauts campaniles et, pour beaucoup, par le bon vin qu'on y buvait, le mot « vino » étant le premier qu'ils eussent appris. Montebello fut, pour certains commandants de compagnies, l'occasion d'évoquer des batailles auxquelles nos grands-parents auraient pu assister ; enfin, ce fut Rosa, près de Bassano. Au cours de ces marches, nous défilâmes, c'était le 15 décembre, dans les faubourgs de Vérone, sous les acclamations, les fleurs et les baisers que les filles venaient nous donner hardiment, au risque de disloquer les rangs. L'Italie reprenait courage et Diaz, succédant à Cadorna, avait fait apposer des affiches, ordonnant aux déserteurs de rejoindre leur corps sans délai, sous peine d'être fusillés « nella schiena ».

Le change nous était favorable et, à l'heure de la soupe, nous faisions queue à la porte des cafés pour faire remplir nos quarts de vermouth ; cela nous coûtait quatre sous ; le marsala était aussi cher, si j'ose dire. Nous passâmes la Noël à Rosa, une Noël fastueuse, les commandants de compagnies ayant pu, grâce à ce change, faire des largesses ; aussi les portions de dindes qui nous furent servies étaient-elles plus que copieuses, et le marsala coula à flots.

Mais nous n'étions pas venus uniquement pour faire du tourisme dans un beau pays ; au début de janvier 1918, relevant le 339e, nous occupâmes les pentes du Tomba, où les Autrichiens et leurs alliés avaient été durement étrillés par nos Chasseurs dont, hélas ! beaucoup étaient étendus froids et sanglants sur cette terre lointaine. Les après-midi étaient chauds et ensoleillés et nous pouvions faire la sieste en manches de chemise, dans la tranchée, malgré la neige qui nous entourait. L'activité était d'ailleurs réduite : travaux de nuit, patrouilles que nous faisions vêtus de blanc, quelques escarmouches, quelques duels d'artillerie, les pièces ennemies vite réduites au silence par les nôtres. La seule difficulté était occasionnée par le ravitaillement ; il fallait le monter à dos de mulet, mais, aussi, l'eau nécessaire à la cuisson des aliments et c'était au détriment de quelque chose de plus solide.

Janvier passa et, vers le 6 février, nous descendîmes au repos dans un village abandonné, Paveion où nous pûmes, dans de grands chaudrons de cuivre, faire bouillir notre linge et détruire, dans nos vêtements, les hôtes indésirables dont la famille s'était accrue de façon surprenante. Nous étions là depuis quelques jours, jouissant d'un temps magnifique, commençant à être présentables et mangeant mieux, le séjour dans la montagne étant fort propre à développer l'appétit quand, un jour, « la liaison » arriva vers moi en courant : « Bernet, tu as de la chance, tu pars. - En permission ? (J'attendais en effet mon tour). - Non, tu es désigné pour Saint-Cyr. » Je ne traînai pas à faire mon sac et ramasser les bricoles qui gonflaient nos musettes, payai le coup aux copains et partis pour Castelfranco où je devais prendre le train. Celui-ci ne devant partir que le soir, je visitai tranquillement la ville et ses beaux monuments et, quelque trente-six heures plus tard, je franchissais la grille de l'Ecole spéciale militaire.

La 64e D.I., après quelques semaines sans histoire, devait rentrer en France en avril et y livrer des combats très meurtriers à Castel. Je rejoignis mon régiment en août, sur les bords de l'Ailette, pour participer aux derniers combats et à l'avance libératrice. Mais, des bons copains que j'avais laissés en Lombardie, beaucoup, hélas ! avaient été tués ou faits prisonniers lors de la dernière ruée allemande.

 


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