Le Général Gouraud en Italie

extrait de 'L'Illustration' n. 3793 du 13 novembre 1915

(note : ce texte provient de l'excellent site greatwardifferent.com)

Rome, 6 novembre 1915

Le général Gouraud, ayant quitté le quartier général italien, est arrivé à Rome ce matin, avec les officiers qui l'accompagnent. Appuyé sur sa canne, encore un peu pâle, le glorieux mutilé, accompagné de M. Barrère, ambassadeur de France, sortit de la gare salué respectueusement par le public qui s'était massé à Termini.

J'ai pu m'entretenir avec les officiers de la mission qui, on le sait, avait été chargée par le gouvernement français de porter au Grand Quartier Général les hautes distinctions décernées aux grands chefs de l'armée italienne.

Sur leur passage aux gares de Turin et de Milan, mercredi dernier, nos officiers furent acclamés. A Turin, des régiments, partant pour le front, applaudirent le héros des Dardanelles, et les fanfares jouèrent la Marseillaise.

A la gare du Grand Quartier Général, les généraux Cadorna et Porro attendaient la mission française. La réception fut des plus chaleureuses, et le général Gouraud sortit de la station ayant à sa droite le général Cadorna et à sa gauche le général Porro. Le ciel était gris, c'était un temps d'automne qui affinait encore le charme de la petite ville aux maisons moyenâgeuses et aux longues arcades, animée, le soir, par la cohue joyeuse des soldats et qui est, actuellement, le siège du Grand Quartier Général.

Dans le salon du chef d'état-major eut lieu, jeudi matin, la remise des décorations, cérémonie intime, sans troupes pour présenter les armes, ni clairons pour sonner aux champs, mais d'autant plus émouvante que l'officier choisi pour apporter les insignes de l'ordre était un des plus vaillants généraux de l'armée française, à peine rétabli des blessures qui faillirent lui coûter la vie.

Le général Gouraud remit la grand'croix de la Légion d'honneur au général Cadorna, la plaque de grand officier au général Porro et la cravate de commandeur au général Diaz. Il devait donner au général Montarini la rosette d'officier; malheureusement, ce chef distingué venait d'être évacué après avoir été blessé assez grièvement, la veille, dans un des engagements furieux qui se poursuivent journellement sur le front autour de Tolmino et de Goritzia.

Dans l'après-midi, les officiers de la mission française s'en furent visiter le front italien dans la région du Bas Isonzo et assistèrent aux combats acharnés qui se livrent sur le Carso pour la possession définitive du Mont Saint-Michel.

En arrivant sur une colline isolée, d'où l'on tient une vue d'ensemble magnifique sur toute la plaine de l'Isonzo, les officiers français eurent l'agréable surprise d'y trouver le roi Victor-Emmanuel III qui, connaissant à fond toutes les régions où combattent ses troupes, prit plaisir à conduire lui-même le général Gouraud et à lui expliquer la topographie du terrain. Le roi fut, comme toujours, d'une charmante simplicité et d'une amabilité qui toucha vivement nos officiers. Il invita le général Gouraud et ses collaborateurs, le colonel Billot et le lieutenant Chesnel, à dîner le soir dans la villa qu'il occupe tout près du quartier général, et qui est l'habitation d'un soldat habitué à toutes les vicissitudes de la vie des camps, et non la somptueuse demeure d'un souverain. La soirée fut exquise, bien que de temps à autre on entendît le grondement sourd du canon. Dehors, le temps s'était gâté, il pleuvait à torrents. Dans la villa royale, les officiers français trouvèrent un accueil dénué de toute étiquette. Le souverain s'entretint aveo chacun d'eux, les questionnant, prenant un intérêt ému à tout ce qu'on lui raconta du front français et de cette expédition des Dardanelles qui coûta si cher au général Gouraud.

Avant que la mission française ne se retirât, le roi remit en personne au général Gouraud les insignes du grand cordon de l'ordre des Saints Maurice et Lazare, l'une des plus hautes décorations italiennes.

Vendredi matin, par un temps déplorable, accompagnée du général Cadorna et de son état-major, la mission française partit pour la zone du Monte Nero. Le brouillard était si intense qu'il était impossible de distinguer le résultat des combats d'artillerie qui avaient lieu dans la conque de Plezzo.

A Caporetto, dans la grande salle de l'état-major de l'armée qui s'est battue, ces jours-ci, avec tant de succès sur le Mrzli et le Potoce, une collation a été offerte à nos officiers, et la plus grande cordialité ne cessa de régner entre les représentants des deux armées latines.

J'ai eu l'occasion, dans ma récente visite au front, de vous parler longuement de ce secteur de Plezzo à Caporetto. Les impressions de nos officiers confirment celles que l’Illustration a déjà publiées.

Le général Gouraud a, à plusieurs reprises, manifesté son admiration pour la belle allure des troupes italiennes. Sous la pluie, couverts de boue, les régiments qui rentraient des tranchées de première ligne acclamèrent nos officiers. « Evviva la Francia! Evviva Gouraud! » Tels sont les cris qui partaient, enthousiastes, de milliers de poitrines, le long des routes du Haut Isonzo où passaient, lentement, les automobiles de l'état-major.

— J'ai été frappé, déclara le général, de la bonne mine et de l'air éveillé du soldat italien, ainsi que de la façon très bien comprise dont sont construits les abris préparés pour les troupes qui auront à passer l'hiver en première ligne, et les baraquements pour les approvisionnements. Il y a là un effort remarquable.

Les ouvrages d'art, ponts et routes, exécutés par le génie italien dans des conditions très difficiles, avec de formidables obstacles de terrain à surmonter, ont impressionné également nos officiers.

— J'ai déjà eu l'occasion, dit le général Gouraud, de voir les soldats italiens à l'œuvre, puisque j'ai eu sous mes ordres, en Argonne, la légion garibaldienne. Pendant les combats de décembre dernier les soldats portant sous l'uniforme français la légendaire chemise rouge ont fait des merveilles et les deux frères Garibaldi sont morts en héros. Mon rapide voyage sur le front n'a fait que confirmer l'excellente impression que j'avais du soldat italien qui est, au combat, d'une bravoure remarquable.

Vendredi soir la mission française quittait la zone de guerre, accompagnée à la gare par les généraux Cadorna et Porro.

Aujourd'hui, présenté par M. Barrère, ambassadeur de France, le général Gouraud a rendu visite à plusieurs personnalités politiques et militaires de Rome. Demain soir il présentera ses hommages à S. M. la reine Hélène et sera, probablement aussi, reçu par S. M. la reine mère. Il déjeunera à l'ambassade de France avec le général Zuppelli, ministre de la Guerre, et visitera pendant quelques jours la capitale prestigieuse, qu'il ne connaissait pas encore.

Toute la presse italienne relève l'importance du voyage du général Gouraud dans les circonstances actuelles et y voit une preuve nouvelle de l'union des armées de la France et de l'Italie dans la lutte contre l'hégémonie allemande.

La France, dit-on ici, n'aurait pu trouver un ambassadeur plus digne d'elle pour apporter aux grands chefs de l'armée italienne les distinctions qui viennent de leur être conférées.

Robert Vaucher

le général Gouraud accompagné des généraux Cadorna et Porro (collection de l'auteur)

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