| La fin du Léon Gambetta
(cet article reprend en grande partie mon article publié dans le n°10 de Histoire de la Marine, "Le drame du Léon Gambetta", Histoire de la Marine, octobre-novembre-décembre 2007).
Au cours de la nuit du 26 au 27 avril 1915, la ligne de surveillance des quatre croiseurs français qui effectuaient le blocus de l'Adriatique allait de Cap Dukato (Iles Ioniennes) à Santa Maria di Leuca, située à l'extrémité du talon de la péninsule italienne. Ces navires étaient le Victor Hugo, le Jules Ferry, le Waldeck Rousseau et le Léon Gambetta ; ce dernier avait comme tâche le contrôle du secteur de Santa Maria di Leuca.
Le commandant du Léon Gambetta était le capitaine de vaisseau André, un officier au tempérament plutôt fataliste. À qui lui avait demandé pourquoi il avait fait remettre les tapis et les rideaux de sa cabine (ceux-ci avaient été retirés au début de la guerre), il avait répondu: « Mon cher, je tiens à aller au fond pour l'éternité dans un beau décor». À bord se trouvait également le contre-amiral Sénès, commandant de la 2e division légère de l'Armée navale.
Le croiseur, lancé en 1901, était armé de 4 canons de 194 mm, 16 de 164 mm et 22 de 47 mm. En revanche, les défenses et les systèmes de protection contre les sous-marins laissaient à désirer. Le lieutenant de vaisseau Giraud avait bien inventé une grenade sous-marine qui pouvait exploser à la profondeur désirée, mais elle n'avait pas encore été distribuée. Bien pire encore, les gilets et les ceintures de sauvetage étaient distribués avec parcimonie. La marine britannique, de son côté, avait adopté un modèle en caoutchouc beaucoup plus efficace.
La fin du Léon Gambetta fut la chronique d'une mort annoncée: quelques minutes après minuit, le navire croisa la route du sous-marin autrichien U5. Ce sous-marin Holland construit à Fiume était, même pour les critères de l'époque, un sous-marin mal conçu et peu efficace. Son commandant était le lieutenant de vaisseau Georg von Trapp . L’U5 était parti de Cattaro le 24 avril. L’équipage était composé du commandant, d'un deuxième officier et de 14 sous-officiers et marins. Il n'était pas équipé de radio, sa mission était de longer les côtes du Monténégro et de l'Albanie, à la recherche de navires à couler.
Lorsque la vedette du sous-marin découvrit la silhouette du croiseur français, le sous-marin se mit aussitôt en immersion, à huit mètres. À 00 h 20, le croiseur se trouvait à 4.000 mètres du sous-marin. À 00 h 35, le Léon Gambetta n'en était plus qu'à 1.500 m. À 00 h 38, la distance était de 600 m. Le commandant du sous-marin fit sortir le périscope, afin de pouvoir effectuer la visée finale. Deux torpilles furent lancées l'une après l'autre à 00 h 40.
La première explosa à la hauteur de la paroi qui séparait les dynamos de la salle des machines, la deuxième à l'arrière de la passerelle. Le croiseur s'inclina aussitôt de 15° à bâbord. Les tirs avaient porté un coup fatal au croiseur, mettant hors d'usage l'alimentation électrique et les chaudières du navire. Pire encore, il était impossible de lancer un SOS par radio, car les explosions avaient endommagé l'antenne de transmission.
Plusieurs dizaines de marins restèrent bloqués dans les entrailles du navire, dans la plus complète obscurité. À cause de la forte inclinaison, il était presque impossible de mettre à l'eau les chaloupes de sauvetage du croiseur et une fois dégagées, les chaloupes se fracassèrent sur le pont, causant la mort de plusieurs marins.
Les survivants jetèrent à la mer tous les morceaux de bois qu'ils pouvaient trouver, dans l'espoir de pouvoir s'y agripper une fois que le croiseur aurait coulé. Par miracle, il fut possible de mettre à la mer la chaloupe numéro 2, mais elle était prévue pour accueillir seulement 58 personnes ...
Au bout de trois minutes, l'inclinaison du navire était déjà de 30 degrés. Neuf minutes après avoir été touché, le croiseur se retourna. Par surprise, le lieutenant de vaisseau Chédeville réussit à enfiler une bouée de sauvetage à l'amiral Sénès, espérant ainsi le sauver. Aux cris de « Vive la France» et en entonnant des chansons patriotiques, l'équipage se jeta à la mer.
Tandis que le croiseur s'enfonçait rapidement dans les flots, les hommes de la chaloupe numéro 2 recueillirent les marins tombés en mer : 70, 80, 90 puis 108 se retrouvèrent à bord ... Le niveau de la barque baissa dangereusement mais fort heureusement, cette nuit-là, la mer était très calme.
Plus de 500 marins moururent dans la nuit à cause d'hypothermie et de fatigue. Les naufragés n'avaient guère de possibilités d'être secourus : les autres navires ne savaient rien du torpillage, étant donné que les communications radio étaient habituellement interrompues dans la nuit.
La chaloupe numéro 2 atteint Santa Maria di Leuca à 8 h 30 du matin, avec 108 survivants à bord. Le responsable du sémaphore, Mario Sandri, alerta aussitôt par téléphone les ports de Tarente et Brindisi, d'où partirent les torpilleurs 33 PN (commandant Gualtieri Gorleri) et 36 PN (commandant Enrico Viale) et les contre-torpilleurs Indomito et Impavido. Les navires italiens réussirent à sauver 29 naufragés et récupèrent 58 corps, dont celui de l'amiral Sénès. Les 58 dépouilles furent par la suite enterrées dans le cimetière de Castrignano, non loin de Santa Maria di Leuca.
Dès que l'amirauté française apprit la fin tragique du croiseur, il fut ordonné aux navires français d'établir leur ligne de croisière sur le parallèle de Navarin, plus au sud, et de naviguer à une vitesse de 14 nœuds, avec une escorte de torpilleurs. Étant donné que le port de la Valette n'était plus utilisable du fait des opérations dans les Dardanelles, l'armée navale française se transféra à Bizerte, en Tunisie, Cette décision marqua la fin du rôle prépondérant de la marine française dans l'Adriatique.
À l'époque, la presse française tenta de minimiser le drame du Léon Gambetta, allant même jusqu'à déclarer qu'il s'agissait du premier navire coulé dans l'Adriatique depuis l'instauration du blocus, tout en insistant sur la grande solidarité témoignée par la population italienne. Quelques semaines plus tard, le torpillage du Lusitania (le 7 mai 1915) au large des côtes irlandaises et la bataille des Dardanelles firent très vite oublier le drame du croiseur français et la mort des quelques 681 officiers et marins. En revanche, en Autriche, le torpillage du Léon Gambetta fut célébré avec la frappe d'une médaille rendant hommage à l'équipage du sous-marin U 5, tandis que Georg von Trapp, en octobre 1915, prenait le commandement du sous-marin U15, l'ancien sous-marin français Curie.

Les funérailles du contre-amiral Sénès
Sources :
- Archives du Ministère de la Défense
- Paul Chack, Patrouilles tragiques dans la nuit, Les Editions de France, Paris, 1937, 116 pages.
- Francesco Fatutta, Oltre Adriatico, Cronologia delle operazioni navali in Istria, nel Carnaro e in Dalmazia durante il primo conflitto mondiale, Tome I (1915-1916), Rivista Marittima, 2006, 103 pages.
- Camillo Manfroni, I nostri alleati navali, A. Mondadori, Milan, 1927, 318 pages.
- A. Thomazi, La guerre navale dans l’Adriatique, Payot, Paris, 1925, 240 pages.
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Les lignes de croisière en Adriatique (Paul Chack, Patrouilles tragiques dans la nuit)
Le croiseur Léon Gambetta
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le contre-amiral Sénès, commandant de la 2e division légère de l'Armée navale
Georg Von Trapp, le commandant du sous-marin autrichien U5
La chaloupe n°2 avec les survivants du Léon Gambetta (Paul Chack, Patrouilles tragiques dans la nuit)
Les survivants du naufrage photographiées avec leurs sauveteurs |